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L’image du corps, ce n’est pas seulement ce que l’on voit dans le miroir

Par Wilfried Symphor · · 11 min de lecture

Quand on parle d’« image du corps », une image revient presque automatiquement : une personne face à un miroir, observant son ventre, ses jambes ou son visage.

Cette représentation n’est pas complètement fausse. Mais elle est très incomplète.

On peut éviter les miroirs et être extrêmement préoccupé par son corps. On peut, au contraire, se regarder souvent sans particulièrement souffrir de son apparence. On peut apprécier certaines parties de son corps tout en redoutant la manière dont les autres vont le juger. On peut encore ne pas aimer son apparence aujourd’hui, tout en mangeant suffisamment, en sortant voir ses proches et en refusant que cette insatisfaction décide de sa journée.

Autrement dit, l’image du corps n’est pas une photographie mentale de notre apparence.

En psychologie, elle désigne une expérience beaucoup plus large : la manière dont nous percevons, pensons, ressentons et agissons vis-à-vis de notre corps (Cash, 2004; Pellizzer & Wade, 2023). Les modèles contemporains considèrent ainsi l’image corporelle comme un construit multidimensionnel.

Et cette distinction change beaucoup de choses.

Se voir n’est qu’une dimension de l’image du corps

Une première dimension est perceptive : comment est-ce que je perçois la taille, la forme ou certaines caractéristiques de mon corps ?

Mais il existe également une dimension cognitive. Ce sont les pensées, croyances, règles et interprétations associées au corps : « mes cuisses sont trop grosses », « si je prends du poids, les autres vont me juger », « je dois être mince pour être désirable », « mon apparence dit quelque chose de ma valeur ».

À cela s’ajoute une dimension émotionnelle : honte, fierté, anxiété, dégoût, gêne, satisfaction, indifférence, gratitude… Les émotions suscitées par son corps peuvent d’ailleurs fluctuer d’un jour à l’autre.

Enfin, l’image corporelle est également comportementale. Elle se manifeste dans ce que nous faisons.

Se peser plusieurs fois. Vérifier son ventre dans une vitre. Se comparer aux autres. Prendre vingt photos avant d’en publier une. Choisir des vêtements uniquement pour cacher certaines parties du corps. Éviter la plage. Contracter son ventre en public. Mais aussi prendre soin de son corps, manger lorsque l’on a faim ou poursuivre une activité importante malgré une journée d’insatisfaction corporelle.

Ces comportements font partie de l’image corporelle tout autant que ce qui se passe devant le miroir.

Notre corps est aussi vécu de l’intérieur

C’est probablement l’une des dimensions les moins présentes dans les contenus de vulgarisation sur l’image corporelle.

Notre corps n’est pas seulement quelque chose que nous regardons.

C’est aussi quelque chose que nous habitons.

Nous recevons continuellement des informations provenant de notre peau, de nos muscles, de nos articulations et de nos organes : pression, chaleur, position du corps dans l’espace, rythme cardiaque, respiration, fatigue, tension, faim, satiété…

Cela implique notamment la proprioception, qui contribue à nous renseigner sur la position et les mouvements de notre corps, et l’intéroception, qui concerne le traitement des signaux provenant de l’intérieur de l’organisme.

Une revue de Badoud et Tsakiris (2017) propose précisément que les processus intéroceptifs participent à la construction complexe de l’image corporelle et pourraient être impliqués dans certaines préoccupations corporelles. Cette perspective permet de comprendre pourquoi une approche de l’image corporelle centrée uniquement sur l’apparence est insuffisante.

Le corps que je vois et le corps que je ressens ne sont pas deux corps différents : ils participent à la même expérience de soi.

Il y a aussi le corps que j’imagine dans le regard des autres

L’image corporelle ne se construit pas en vase clos.

Elle se développe dans une société qui attribue des significations différentes aux corps : minceur, musculature, âge, couleur de peau, handicap, signes de vieillissement, pilosité, poids, caractéristiques sexuelles, conformité de genre…

Nous apprenons progressivement quels corps sont félicités, montrés, sexualisés, moqués, médicalisés ou discriminés.

Une personne peut donc être relativement neutre envers son ventre lorsqu’elle est seule, puis éprouver une forte anxiété en maillot de bain parce qu’elle anticipe le regard d’autrui.

La théorie de l’objectification a notamment décrit comment l’exposition répétée à l’évaluation extérieure du corps peut conduire certaines personnes à adopter progressivement un point de vue d’observateur sur leur propre corps : « À quoi est-ce que je ressemble ? », « Qu’est-ce qu’ils voient ? », « Est-ce que cette partie se voit ? » (Fredrickson & Roberts, 1997). Cette théorie a historiquement été développée autour de l’expérience des femmes et ne doit donc pas être généralisée sans nuance à toutes les populations.

Les environnements numériques peuvent encore amplifier ces processus. Une méta-analyse combinant données expérimentales et longitudinales montre notamment que l’exposition à des images correspondant à des idéaux d’apparence sur les réseaux sociaux détériore à court terme l’image corporelle, tandis que l’association longitudinale entre utilisation générale des réseaux sociaux et image corporelle est beaucoup plus faible (de Valle et al., 2021).

La nuance est importante : le problème n’est donc pas simplement « Instagram » ou le temps d’écran, mais notamment le type de contenus auxquels nous sommes exposés et les processus de comparaison qu’ils favorisent.

Tous les corps ne rencontrent pas non plus le même environnement

Parler uniquement de « pensées négatives sur son corps » comporte un autre risque : faire comme si toute souffrance corporelle provenait de l’individu.

Or certains corps sont réellement davantage commentés, discriminés ou stigmatisés.

La stigmatisation liée au poids en fournit un exemple particulièrement documenté. Une revue systématique récente portant sur 242 travaux retrouve une association cohérente entre différentes formes de stigmatisation pondérale ; vécue, anticipée ou internalisée et davantage de difficultés liées à l’alimentation et à l’image corporelle (Levinson et al., 2024).

Il serait donc problématique de répondre systématiquement à une personne confrontée au jugement social : « il suffit d’apprendre à aimer ton corps ».

Le travail psychologique peut aider à modifier la relation entretenue avec son corps. Il ne fait pas disparaître les normes sociales ni les discriminations auxquelles certains corps sont exposés comme la grossophobie.

Une image corporelle positive ne signifie pas aimer chaque partie de son corps

C’est également une confusion fréquente.Une image corporelle plus positive ne signifie pas nécessairement regarder son corps chaque matin en pensant qu’il est magnifique. Tylka et Wood-Barcalow (2015) défendent même l’idée importante que l’image corporelle positive n’est pas simplement l’absence d’image corporelle négative. Elle constitue un ensemble plus large d’attitudes : respecter son corps, reconnaître ses qualités, filtrer certains messages irréalistes sur l’apparence et conserver une relation relativement flexible avec celui-ci. On peut donc connaître une journée d’insatisfaction corporelle sans que toute notre relation à notre corps soit « mauvaise ».

Cette idée rejoint le concept de flexibilité de l’image corporelle : être capable de faire l’expérience de pensées, émotions ou sensations corporelles désagréables sans nécessairement organiser toute sa vie autour de leur disparition (Sandoz et al., 2013). 

La question devient alors moins :« Est-ce que j’aime mon corps ? » et davantage :« Que se passe-t-il dans ma vie lorsque je ne l’aime pas ? » Est-ce que je peux tout de même manger ? Aller à cette soirée ? Porter le vêtement que j’avais choisi ? Être présent avec mon partenaire ? Me concentrer sur mon travail ? Ou faut-il d’abord que mon corps me paraisse suffisamment acceptable ? Cette différence est cliniquement beaucoup plus informative.

Et si l’on regardait aussi ce que le corps permet de vivre ?

Une autre évolution importante de la recherche concerne la fonctionnalité corporelle. Alleva et Tylka (2021) proposent de ne pas limiter cette notion aux capacités physiques ou sportives. La fonctionnalité englobe tout ce que le corps permet de faire et d’expérimenter : percevoir le monde, communiquer, créer, bouger, digérer, respirer, se reposer, éprouver du plaisir, se rapprocher de quelqu’un, récupérer, prendre soin d’autres personnes… 

Des interventions centrées sur l’appréciation de ces fonctions ont produit des améliorations de l’image corporelle dans plusieurs études, même si les résultats ne sont pas uniformes et que les effets varient selon les méthodes utilisées.

Le travail de Pellizzer et Wade rappelle justement que les résultats autour de la fonctionnalité sont prometteurs mais pas systématiquement positifs. Et il faut éviter une nouvelle injonction : « sois reconnaissant que ton corps fonctionne ». Pour une personne vivant avec une maladie chronique, une douleur, un handicap ou des limitations fonctionnelles, cette formulation peut être extrêmement invalidante. Pellizzer et Wade identifient d’ailleurs explicitement ce risque d’ableism parmi les critiques adressées à certaines conceptions de la neutralité corporelle. 

Faut-il alors viser la « neutralité corporelle » ?

La neutralité corporelle propose quelque chose d’intéressant : il n’est pas nécessaire d’adorer son corps pour le respecter. Pellizzer et Wade (2023) en dégagent trois grandes idées : accepter que nos sentiments envers notre corps puissent fluctuer ; accorder davantage de place à ce que le corps permet de vivre et à la manière d’en prendre soin ; et éviter que l’apparence constitue à elle seule la base de notre valeur personnelle. Mais il faut être précis scientifiquement.

La neutralité corporelle est encore un concept émergent, et non une intervention psychologique dont l’efficacité serait solidement établie.

L’étude de Pellizzer et Wade souligne explicitement le manque de contrôle de qualité des sources et la nécessité d’études expérimentales plus rigoureuses. La neutralité corporelle constitue donc aujourd’hui davantage une piste théorique et clinique intéressante qu’une solution scientifiquement validée.

Peut-être que la bonne question n’est donc pas « est-ce que j’aime mon corps ? »

Notre relation au corps peut être ambivalente, mouvante et parfois inconfortable. L’objectif n’a pas nécessairement besoin d’être de trouver chaque partie de son corps belle. Il peut aussi s’agir de construire suffisamment de souplesse pour que notre apparence cesse d’avoir le dernier mot sur ce que nous avons le droit de manger, de porter, d’aimer, d’entreprendre ou de vivre.

L’image corporelle ne concerne donc pas seulement ce que nous voyons lorsque nous croisons un miroir. Elle concerne aussi la manière dont nous pensons notre corps, dont nous le ressentons, dont nous imaginons qu’il est regardé, dont nous le traitons et la place que nous lui laissons prendre dans la définition de qui nous sommes.

Suis-je un corps ou ai-je un corps ?

Références

Abdoli, M., Schiechtl, E., Scotto Rosato, M., Mangweth-Matzek, B., Cotrufo, P., & Hüfner, K. (2025). Body image, self-esteem, emotion regulation, and eating disorders in adults: A systematic review. Neuropsychiatrie, 39, 118–132. https://doi.org/10.1007/s40211-025-00544-4.

Alleva, J. M., Sheeran, P., Webb, T. L., Martijn, C., & Miles, E. (2015). A meta-analytic review of stand-alone interventions to improve body image. PLOS ONE, 10(9), e0139177. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0139177.

Alleva, J. M., & Tylka, T. L. (2021). Body functionality: A review of the literature. Body Image, 36, 149–171. https://doi.org/10.1016/j.bodyim.2020.11.006

Badoud, D., & Tsakiris, M. (2017). From the body’s viscera to the body’s image: Is there a link between interoception and body image concerns? Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 77, 237–246. https://doi.org/10.1016/j.neubiorev.2017.03.017.

Cash, T. F. (2004). Body image: Past, present, and future. Body Image, 1(1), 1–5. https://doi.org/10.1016/S1740-1445(03)00011-1.

de Valle, M. K., Gallego-García, M., Williamson, P., & Wade, T. D. (2021). Social media, body image, and the question of causation: Meta-analyses of experimental and longitudinal evidence. Body Image, 39, 276–292. https://doi.org/10.1016/j.bodyim.2021.10.001.

Fredrickson, B. L., & Roberts, T.-A. (1997). Objectification theory: Toward understanding women’s lived experiences and mental health risks. Psychology of Women Quarterly, 21(2), 173–206. https://doi.org/10.1111/j.1471-6402.1997.tb00108.x

Levinson, J. A., Kinkel-Ram, S., Myers, B., & Hunger, J. M. (2024). A systematic review of weight stigma and disordered eating cognitions and behaviors. Body Image, 48, 101678.

Pellizzer, M. L., & Wade, T. D. (2023). Developing a definition of body neutrality and strategies for an intervention. Body Image, 46, 434–442. https://doi.org/10.1016/j.bodyim.2023.07.006.

Sandoz, E. K., Wilson, K. G., Merwin, R. M., & Kellum, K. K. (2013). Assessment of body image flexibility: The Body Image-Acceptance and Action Questionnaire. Journal of Contextual Behavioral Science, 2(1–2), 39–48. https://doi.org/10.1016/j.jcbs.2013.03.002.

Tylka, T. L., & Wood-Barcalow, N. L. (2015). What is and what is not positive body image? Conceptual foundations and construct definition. Body Image, 14, 118–129. https://doi.org/10.1016/j.bodyim.2015.04.001

Wilfried Symphor Psychologue clinicien, docteur en psychologie
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